Mon amie virtuelle

La vie ne tient qu’à un fil, un fil nylon, un fil de pêche, un fil, un gros grain ambitieux, résistant aux intempéries. La sienne ressemblait à un écheveau de laine effiloché. Mon amie virtuelle s’est vite éclipsée.

S. comme Soleil

Je l’ai rencontrée sur les réseaux sociaux, un jour de grand partage. Nous connaissons les mêmes gens, des anonymes, des troubadours, en majorité. Je suis tombée sur ses écrits, sur sa page, qu’elle se risquait à renouveler chaque jour pour ne pas sombrer.

Sans la connaître, je l’aimais bien la dame à la crinière dorée. Son verbe m’avait conquise.

La vie s’échappait de son corps fiévreux et tenace. Sa tête devenue chauve illuminait comme un bébé tout neuf. On avait envie de prendre cette boule ronde dans ses mains, pour l’embrasser, la cajoler. Comme la bosse du bossu, elle portait bonheur. Elle nous préparait avec son sourire, à la rencontre de l’ultime. Elle le côtoyait depuis quelques années et tentait de l’amadouer arguant qu’elle débutait chaque jour un nouvel acte de sa vie.

L’expectative

Son espérance rejaillissait sur nos vies alors que l’on prenait la sienne. Il s’agissait d’un nouvel acte, un nouveau chapitre, le dernier. Elle devait en mesurer la grandeur.  

Elle rayonne comme un bonbon de courage affichant toute douceur au bout de ses doigts.

Elle offre un masque d’éternelle confiance. Une résistante au drame. Pourtant, on sentait flotter le désespoir de voir ses mains se crisper sur une page figée. Laisser à jamais une feuille blanche, que son histoire s’arrête abandonnant derrière elle ses cahiers d’écriture. Elle avait encore tant de choses à dire. 

Je l’entendais derrière son inexorable optimisme. Où serais-je demain ? Serais-je partie dans un pays lointain ? Serais-je déjà morte soudain ? Serais-je en train de tirer les vers de ma plume dépouillée de son abondance créative.

La théâtreuse n’a pas son pareil pour alpaguer les verbeux de la toile, les artistes des plateaux. La dame aux belles paroles est une talentueuse, une auteure, une romancière, une metteur en scène.

Mais elle est tellement plus qu’une définition, un mot que l’on attribue. Elle est un tout, une distributrice de rêve et de joie, un esprit foisonnant de tendresse et de vitalité.

Indéfinissable beauté, infectée par le mal, dont les mots imperturbables vestiges de sa transparence, transmettaient sa passion. Elle exhalait l’amour du verbe, l’amour des sens, l’amour tout court.

Je l’aimais bien la dame au crâne poli dont le front trop bronzé prônait le bien portant. 

Quelle force !  

Elle ne capitule pas devant ce raccourci de temps. Elle s’expose, se montre comme si de rien n’était. Ah la bougresse, quelle énergie dans sa verve, dans ce corps émacié par des neurones écaillés. 

On la bousculait ces temps derniers, à en oublier l’ennui qu’elle redoutait. Il fallait être naïf pour s’ennuyer. Elle n’en avait pas le temps. Malgré une fatigue vivace, elle regorgeait d’idées, de projets, planifiant chaque instant de ces trouvailles poétiques avec les uns, les autres, les soignants, leur mettant le baume qu’ils avaient perdus.

Une amitié à distance

La notion d’amis m’a toujours intriguée. Elle soulève chez moi les ténèbres de l’introspection. J’avais animé un atelier philo avec les enfants sur le thème de l’amitié. C’est quoi l’amitié ?

Les enfants sont plus sincères que nous, plus spontanés. Il n’y a guère d’artifice. Pour eux, il existe les amis et les copains. Les vrais amis sont  ceux qui ne trahissent pas et ceux qui nous trompent mais à qui on pardonne, et d’ailleurs c’est parce que ce sont nos amis que nous pardonnons. Quel méli-mélo. C’est tellement vrai que l’amitié vire parfois au mélodrame.

L’amitié demande une profondeur, une authenticité, une véracité dans nos sentiments. Sommes-nous toujours sincères avec l’autre ? Nous montrons-nous réellement tels que nous sommes ? Que signifie l’amitié quand nous nous dévoilons sur la toile inerte ? Sommes-nous véritables et fidèles ? Que cachons nous à l’autre ? Que voulons-nous exprimer ? Quelle partie de nous, nous rassemble ? Quelle partie nous ressemble pour donner le titre d’amis à des “uns connus” qui restent parfois inconnus.

Le sens de l’amitié est bien plus complexe. Montaigne dirait tout simplement « parce que c’était moi, parce que c’était lui”. Mais il parlait d’une amitié consommée. Or, mon inconnue revêtait le terme d’amie virtuelle.

Attachement secret

Alors pourquoi elle ?

Pourquoi ce sentiment indéfinissable pour la poète du réseau, celle qui livre un attentisme tendre et voluptueux durant des heures, qui s’épuise dans la fragilité du souffle. Elle est ainsi, sensuelle, encore et toujours, malgré les petites bêtes qui rongent méthodiquement son corps.

La blonde du réseau fait partie intégrante de mon espace, mon paysage statique. Je ne l’ai vu qu’ici, entendu qu’ici, lu qu’ici, sur mon écran. Pendant qu’elle s’expose, je l’attends assise sans broncher, à étudier tel un voyeur derrière un buisson. J’attends sa verve et sa gaieté. Car je la lis, je bois ses vers et ses mots écrits avec la ferveur de l’approche imminente. 

Trop jeune, je n’ai pas fini ma pièce, pourrait-elle crier. Je déguste sa prose en m’enivrant de son vivant. Je reste sous le charme des mots qu’elle empile. Dès que son sang circule de nouveau dans ses veines creusant le goût du désespoir, elle les projette sur la toile indécente pour tracer un avenir improbable. 

Quelle vigueur malgré le temps qui s’amenuise.

Quelque chose s’était lié. Un quelque chose de surnaturel dont je n’étais pas la seule dépositaire.

Au début, je n’avais prêté qu’une légère attention mais dès qu’elle a commencé à se livrer, à conter ses amours vibrants, dévoilant sa hantise du temps qui défile, je m’y suis intéressée, non par pitié, je ne connais pas la pitié.

Non pas, non plus, grâce à son affliction qu’elle cachait derrière une œuvre teintée de voyage. Une poésie prête à prendre le large, comme elle qui nous embarque dans un tourbillon de fantaisie. Juste sans vraiment de raison, pour l’affection que je  nouais au fil de ses passages tant J’étais hypnotisée par la fertilité de son esprit.

Une poésie à prendre le large Où va la mer quand elle se retire ?

Une beauté abîmée

Un sentiment à distance, tissé par son courage, sa singularité et sa belle intelligence. Elle osait se montrer, elle osait en parler. Elle affrontait ce que la vie lui infligeait avec insolence et mansuétude.

Cette inspiratrice, habillait sa maladie dans un short en jean court, découvrant de longues jambes filiformes que les années commençaient à affaiblir. 

Que ses jambes étaient belles aussi. Elles ressemblaient à des jambes d’élan tant elles étaient interminables,  sans élan depuis la propagation de cette chose maligne qui l’emportait doucement.

Quand je l’ai reconnue dans son fauteuil, elle était poignante de vérité, tellement trop vraie de vérité, attentive à ce qu’elle dégageait. Elle savait. Moi par contre, Je ne savais pas ce que je devais regarder, son fauteuil, ses jambes, ou la lumière de ses yeux. Elle tenait son menton dans sa main et un sourire ourlait ses lèvres peintes de son éternel désir. La maladie ne la séparerait  pas de sa féminité.

C’était une amoureuse, une amoureuse de l’instant, des gens.

J’étais happée par la hardiesse de sa gorge et son décolleté insolent. Sa sincérité éprouvait mon questionnement. Fatalement, c’était une vraie femme. Ces femmes au regard bouleversant et au galbe accueillant. Ces femmes dont la créativité naît dans le cœur et s’éclate dans le corps.

Son cœur était aussi gros que le regard qu’elle portait sur l’humanité. Elle croyait encore posséder la vie. Elle se trompait

S. comme sortie de scène

Un jour, un jour de mars alors que le printemps commençait sa danse, elle a définitivement terminé la sienne.

J’ai compris. Sa page, habillée de noire, s’était dévêtue de ses écritures joyeuses. Je ne saurais jamais,  j’en avais fini de m’interroger sur cette curieuse inclination.

Elle est arrivée aussi vite qu’elle a quitté la scène. Elle est passée de l’autre côté du rideau, comme ça, du jour au lendemain, dans les coulisses des artistes, où son âme nous gratifie de son éternelle ardeur.

S. comme Soleil

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