Les lapins

Quelle drôle d’idée, raconter les lapins de chez nous.

Nous vivions à la campagne. Des champs de blé et de colza entouraient la bâtisse et l’arrière vivait au rythme des tâches et des rires. Nous passions le plus clair de notre temps dans ce lieu qui ressemblait à la cour des miracles.

Notre père, pour nourrir sa grande famille, cultivait des étendues de terre et élevait des lapins. Ces petites bêtes à poils étaient devenues mes compagnons. C’est comme ça que j’ai appris à mouvoir mon nez de la même façon qu’il bougeait leur museau. http://lejardindeslapins.weebly.com/nez-agiteacute.html

Vous savez pourquoi les lapins bougent leur nez en permanence ? Très simple, c’est un signe de bonne santé, c’est leur manière à eux de renifler l’air et de repérer les odeurs. Je passais des heures à les observer.

Pourquoi une poésie sur les lapins ?

Je ne connais pas vraiment la raison, sinon celle de partager cette vision restée bien ancrée au fond de ma mémoire. Je n’arrive pas à définir les sentiments qui m’accaparent aujourd’hui et hier.  

A  la fois, j’étais épatée par l’enthousiasme qu’avait mon père à s’occuper de ces petites bêtes à poils et surprise de l’indifférence qu’il montrait pour les tuer.

Tous les matins, je me souviens, il consacrait du temps au nettoyage de leur cage. Il en prenait grand soin. Je m’interrogeais sur sa faculté de gratitude et d’oubli. Comment peut-on montrer un tel empressement, ce qui me semblait être de l’affection, et révéler un tel détachement. Il se tramait quelque chose, c’est sûr.

Ce ne sont que des lapins direz-vous, un tout petit animal destiné finalement à satisfaire nos estomacs gourmands. Quel étrange lien à la fois sombre et joyeux quand j’y songe.

Régulièrement les lapines mettaient bas. Les petits naissaient à fusion et alors que ces bébés étaient encore imberbes, il en prenait un dans sa main pour la mettre dans la mienne.

Le cadeau de mon père me paraissait d’une telle délicatesse que je me laissais aller au silence. Je n’osais lui dire combien je détestais la texture de ces petites bêtes à peine sortie du ventre de leur mère. J’étais plus horrifiée encore lorsque je voyais mon père s’atteler à les déshabiller.

Il n’était pas rare d’apercevoir, les jours de fêtes, quatre à cinq forfaits suspendus entre ciel et terre, attendre la main experte de ma mère pour agrémenter nos papilles et alimenter nos émotions gustatives.

Je revois chaque geste, je revois parfaitement le visage de mon père et sa tranquille assurance dans ce dessein macabre dont l’intention reposait sur la satisfaction de notre bon plaisir. 

Ma jeune sensibilité se révoltait devant un tableau qui suscitait chez moi l’incompréhension. Je n’ai rien dit, je n’ai jamais rien dit. J’ai toujours laissé faire les choses. Publications

Les lapins 

Dans une turbulence organisée

La cuve en métal,

Gigantesque, immuable

Git sur la terre battue au milieu de la cour.

Le long du mur du hangar

Dans des cages trop exiguës

Les lapins se désespèrent

À en perdre la raison.

Les femelles mettent bas en pagaille

Et mon père les nourrit avec gratitude

Nos ventres à vides.

Attendent le couperet.

 

Triste sort.

L’énorme main donne la vie,

 Donne la mort.

Notre père tient la bête par les deux oreilles

Un coup sec derrière la nuque

 Sans ménagement.

Même pas impressionné.

De son couteau expert,

Il arrache un œil,

Déshabille la bête tirée à quatre épingles,

Déroule méthodiquement la fourrure moirée

La retourne, sans l’esquinter

Elle sera vendue au plus offrant

 Rien ne se perd.

 

 

Ce texte est extrait de mon livre « La poupée de Maïs ». Vous pouvez vous le procurer sur le site des éditions Nombre https://librairie.nombre7.fr/livres-nombre7, me contacter ou passer par tout autre distributeur.

2 commentaires

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :